En attendant que l'auberge fleurisse
Par Jean_luc Ingold
Photos José Crespo


On lui donnerait la Grande Bleue sans
confession à cet homme-là, et le Bon Dieu
 

par-dessus le marché, tant sa cuisine pétille de saveurs méditerranéennes. Té! Claude Legras fait tout ce qu'il faut pour nous égarer, nous embrouiller, sur sa carte soufflent des senteurs de garrigue, ses plats sont parfumés de badiane et d'origan, il détourne la pastilla, réinvente les gnocchis, d'une branche de céleri crée des grissini, truffe d'amandes sa polenta, pétrit d'adorables petits pains aux olives et poche ses poires à la sangria.

Et encore, ces temps, il a mis la pédale douce. D'autres années, on ra vu généreusement émailler ses propositions de fleurs de courgettes et de tomates confites. Peut-être est-ce l'effet de la saison, aujourd'hui le patron de l'Auberge de Floris joue plutôt des espumas, ces émulsions chères à Ferran Adria, cuisinier catalan et déjanté de Rosas, près de Cadaquès, coqueluche insaisissable des gourmands curieux. Adelante les espumas de truffes blanches, au rhum brun et à la williamine, si señor!

Tout ça pour dire que notre homme est né dans le Gâtinais, en région parisienne. Ceci n'expliquant pas cela. Et que rien ne le prédestinait, comme d'hab, à devenir ce pro que nous adorons, rien si ce n'est son indolence remuante à récole et une maman qui, d'une fraise de veau, apprêtait un repas de fête. Hop là! vite fait, avec la bénédiction des autorités, le garnement Legras se retrouve chez M. Joly pour suivre un apprentissage de cuisinier. Il a 13 ans. Il aurait préféré pâtissier, mais basta, en l'absence de tout magister disponible, il a bifurqué vers les casseroles de celui qu'il appelle maintenant son "deuxième papa".


 
Le dabe en question lui enseigne rudement les rudiments de la cuisine, ça se passe comme ça dans la profession, puis, muni de ce précieux viatique, l'ado débarque chez Ledoyen à Paris. Deux ans et demi plus tard, enrichi de l'expérience d'une grande cuisine moderne, il se frotte à celle, minute, d'un charcutier-traiteur volontiers funambule, André Provost, qui remet en question sa propre carte à chaque service, en fonction de ses emplettes à Rungis. Affolant, oui, mais vivifiant. Il y restera quatre ans avant de remettre son tablier. On saute un ou deux tours, et le voilà au Lion-d'Or de Cologny. Chef de brigade, tout simplement.

En ces années quatre-vingt, aux portes de Genève le beau linge célèbre les noces de la nouvelle cuisine et du luxe sous la baguette d'un grand ténor, aujourd'hui retiré, Henri Large. Dix ans de plats
prestigieux et de distinctions décernées, notamment, par les parrains concurrents de l'époque, GaultMillau et Michelin. Avant de plonger dans la "fournaise" (60° en été) du parc des. Eaux- Vives, Claude Legras conquiert haut la main son titre de Meilleur Ouvrier de France. Il lui vaut, et i cela jusqu'à la fin des siècles et des siècles, ce col de veste tricolore qui lui va si bien au teint.

Et maintenant? Maintenant, et depuis six ans, notre fougueux Parisien règne sur l'une des plus belles auberges de la rive droite, terrasse comprise. Avec lui de solides maîtres d'équipage comme Albert Banon, son bras droit, et Yves Trompat, plus quelques brillants matelots comme son second, Vincent Adam, et son brillant chef pâtissier, Sébastien Boisson. Auberge double puisque d'un côté, au café, on se régale de mets rustiques comme la ballottine de canard aux noisettes, la croûte de foies de volaille aux raisins, la lasagne de daurade au curry de Madras, le jarret de veau mijoté en cocotte, le pannequet de volaille aux chanterelles et la tartine de pain d'épices à la confiture de framboises, de l'autre, de plats dits plus raffinés, mais pas seulement puisque la canaillerie y trouve aussi son compte.

Voyez ces trois soupes très automnales servies sur une ardoise (de Morzine), celle au chou et au lard dans un céleri pomme évidé, la courge et truffe blanche dans un petit potiron ayant subi le même sort, le panais à Thuile de pistache au creux d'un colrave, tentez cette langue de veau roulée dans un pied de veau désossé et mijotée au four, avec une purée de rattes lisse et goûteuse, dégustez cette dînette composée d'un tartare d'huîtres, d'une soupe de moules et coques, d'un carpaccio de thon fumé et d'un rigolo nem de tourteau, craquez pour des délices cacaotées additionnant délicieusement une mousse coulante chaude au caraque, un parfait au chocolat grand cru, un frais cornet glacé au sorbet cacao, enfin un millefeuille de la même veine au gingembre confit.

 


Sur son beau navire, le capitaine Legras tient le cap. Mais il s'interroge, cherche, se remet en question. Quelle cuisine, demain? Demain, si les citoyens f'Anières le veulent, il aura un bateau tout neuf: On vote en janvier. En attendant, il pète le feu, il rayonne, il ratisse large, marie l'aile de raie bouclée et es atriaux de foie gras, les filets de rouget et les chicons caramélisés ou le carré d'agneau et les noisettes. Du soleil, encore, radieux mais différent. Dans le frais air du temps.

BILAN
Décembre 2002